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LE MOT DU FONDATEUR

Interview de Michael R. Rubin

Pourquoi Justice In Action ?

J'ai fondé JIA en 2010. J'ai vécu une partie de ma vie en Côte d'Ivoire; mon dernier fils y est né. C'est en Afrique que j'ai appris ce qu'est la « fraternité ». À l'automne 2002, un de mes amis a disparu à Abidjan. Il était proche du FPI(1). Ce sont des souvenirs personnels qui nourrissent ma pensée et mon action.

Comme beaucoup, les guerres du Libéria et de Sierra Leone m'ont horrifiés - rappelez-vous les bras coupés à la machette « manches courtes » ou « marches longues ». Ces atrocités se déroulaient à quelques centaines de kilomètres seulement de la Côte d'Ivoire et nous tous étions impuissants à stopper les hommes - et parfois les enfants - qui faisaient cela. J'ai eu le sale pressentiment que cette barbarie pourrait atteindre la Côte d'Ivoire jusqu'à ce funeste jour de 2003 lorsque j'ai entendu sur RFI(2) qu'une femme enceinte avait été éventrée vivante, vidée de son enfant et de ses entrailles et qu'un vieux planteur avait perdu ses deux bras et ses deux jambes, sauvagement sectionnés à la machette. Ceci s'est passé à l'Ouest de la Côte d'Ivoire. Des hommes avec un but évident de dégrader l'humanité rôdaient, pillaient et tuaient sous de fallacieux motifs politiques.

Après la contestable élection présidentielle de 2010, il est devenu évident que le nouveau locataire du palais présidentiel à Abidjan et son chef de guerre de premier ministre allaient tout faire pour « oublier » et « faire oublier » les atrocités commises par les rebelles depuis 2002 pour s'emparer du pouvoir. Les ONG traditionnelles n'allaient pas non plus s'impliquer pour traduire en justice les auteurs des massacres, viols, tortures, disparitions, vols et autres rackets. Il fallait donc d'urgence créer une structure d'assistance juridique, légère, pouvant s'adapter de cas en cas, pour encourager les victimes et les survivants à demander justice et à les assister dans leur parcours judiciaire. JIA était née.

N'est-ce pas le rôle de la CPI, la Cour Pénale Internationale ?

Son rôle, oui. En est-elle capable ? Non. Quelques idées et constatations qui me viennent à l'esprit. La CPI a sa raison d'être, mais elle n'est pas le remède universel contre la violence et l'injustice. Les États qui se proclament volontiers « de droit » (surtout lorsqu'ils ne le sont pas) doivent faire leur part et juger équitablement les auteurs de violence dans un délai raisonnable. Cela suppose un système judiciaire qui fonctionne. Pour en revenir à la CPI, c'est un énorme « machin » bureaucratique qui a beaucoup de peine à se mouvoir. Actionner la CPI est une entreprise de longue haleine qui coûte cher et dont le résultat est incertain. Ensuite la CPI est réservée aux « grosses pointures », chefs d'État, commandants militaires, chef de guerre, etc. Ceux qui violent, torturent et tuent au quotidien - membres de forces armées ou rébellions - y échappent.

Dans le cas de la Côte d'Ivoire, je pense que Guillaume Soro est un bon candidat pour la CPI; il s'est ouvertement (auto-)proclamé chef des mouvements rebelles MPCI(3), MJP(4) et MPIGO(5) le 22 décembre 2002 (« secrétaire général » dans leur terminologie).

Les commanditaires de cette rébellion sont aussi bien placés pour être traduit devant la CPI. Il y a un nom qui revient très souvent sur les lèvres averties, celui du président actuel de la Côte d'Ivoire, Alassane Ouattara. Évidemment, il jure qu'il n'y est pour rien. Cet Alassane-là aime bien les fables. Beaucoup de monde s'intéresse aussi à ce cher Blaise Compaoré, devenu président du Burkina Faso par meurtre et dont le nom circulait déjà lors des guerres du Libéria et de Sierra Leone. On le soupçonnait alors de trafic d'armes - malgré les embargos de l'ONU.

Ensuite, on trouve les commandants de zone qui se sont illustrés dans toutes sortes d'exactions (et c'est toujours la même litanie : viols, esclavage sexuel, arrestations arbitraires, disparitions forcées, tortures, vols et même cannibalisme). Les plus connus sont Issikia Ouattara dit Wattao - le vainqueur d'Abidjan mais aussi le boucher de Bouaké, « commandant » du tristement célèbre bataillon Anaconda, Martin Kouakou Fofié qui a fait l'objet - avec d'autres il est vrai - de la résolution 1572 du Conseil de Sécurité de l'ONU. Ce qui est reproché à Martin Kouakou Fofié, ce n'est pas d'être passé du grade de caporal-chef dans l'armée régulière de Côte d'Ivoire à celui de « commandant » dans les forces rebelles, mais d'avoir recruté des enfants soldats, d'avoir procédé à des enlèvements, d'imposer le travail forcé, de violer et abuser sexuellement des femmes, de procéder à des arrestations arbitraires et à des exécutions extra-judiciaires. C'est ce même Martin Kouakou Fofié qui a la garde de Laurent Gbagbo à Korhogo. Au vu de son palmarès, j'ai de sérieuses inquiétudes sur les conditions de détention de l'ex-président. Les autres commandants sont Touré Sekou, Zacharia Koné, Chérif Ousmane et Hervé Touré. Tous ont été nommés à de hautes fonctions dans la nouvelle armée régulière de Côte d'Ivoire par Alassane Ouattara.

Revenons donc à la CPI et imaginons « la » situation idéale : la CPI émet des mandats d'arrêt contre toutes les personnes citées plus haut. Question : qui va les exécuter ? Personne. Deux exemples récents : voyez le président soudanais Omar Al-Bachir qui a un mandat d'arrêt contre lui depuis le 4 mars 2009 pour crimes de guerre et crimes contre l'humanité. Cela ne l'empêche nullement de voyager. Prenez le cas de Radko Mladic : l'acte d'accusation a été signé par la procureur Carla Del Ponte le 10 octobre 2002 et Mladic a été arrêté par les autorités serbes 3'150 jours plus tard, le 26 mai 2011 ! Les autorités serbes ont ainsi mis 8 ans et 7 mois pour passer à l'action. Je souligne que les faits reprochés à Mladic remontent à 1995.

Ces deux exemples récents montrent que les États ne collaborent pas toujours avec la CPI et qu'elle est souvent empêchée dans ses actions. Les faits que nous dénonçons en Côte d'Ivoire remontent à 2002 déjà.

Y a-t-il une autre stratégie à adopter ?

Imaginer que celui qui a tué Madame Kouakou Amenan, directrice du Lycée technique de Bouaké, à un barrage routier le soir du 6 mars 2006 (sans doute une tentative de racket qui a mal tourné) échappe à la justice est intolérable. Je ne peux pas imaginer non plus que Koné Issiaka alias « Chicky », un élément des FN(6) appartenant à la compagnie du Commandant Soro Dramane ne soit pas traduit en justice pour avoir abusé sexuellement d'un bébé de sexe féminin de 18 mois (au corridor Sud de Bouaké). Ceux qui ont ruiné des dizaines et des dizaines de commerçants par des rackets incessants doivent aussi répondre de leurs actes. Tous ceux qui ont semé la mort et la désolation ne doivent plus dormir tranquille.

Ce sont des exemples pris au hasard et il y en a tant d'autres. Allez sur le site InculperGuillaumeSoro.info, vous y trouverez une liste impressionnante - et incomplète - d'exactions commises par les rebelles commandés par Guillaume Soro pour s'emparer du pouvoir en Côte d'Ivoire.

La stratégie de Justice In Action est proche de celle des chasseurs de nazis. Des moyens adaptés à notre ambition, une patience à toute épreuve, un bon système de renseignements plus une bonne dose de chance ! Les détails, évidemment, sont tenus secrets. Des actions surprises ne sont pas exclues et les « gros poissons » devraient être sur leurs gardes...

Est-ce que JIA est aussi présent dans d'autres pays ?

Notre objectif est de concentrer notre action sur la Côte d'Ivoire pendant les cinq prochaines années. La tâche est immense et le temps presse.

JIA est aussi présent ailleurs qu'en Côte d'Ivoire avec son observatoire des violences contre les populations civiles et le système de rapport informatisé qui va être mis en place dans les prochains mois (octobre 2011). C'est un système expérimental qui sera affiné au fil du temps. Un des buts de cet observatoire est de pouvoir dénoncer et poursuivre les auteurs de violence dans un délai le plus court possible.

Est-ce que JIA collabore avec d'autres ONG ?

Nous collaborons ponctuellement avec des ONG locales en Côte d'Ivoire, particulièrement avec des associations de femmes. Il faut le dire et le répéter, elles sont les premières victimes - avec les enfants - des conflits armés. Le viol et l'exploitation sexuelle sont une arme de guerre. Dans le nord et l'ouest de la Côte d'Ivoire, les exactions contre les femmes ont été multiples et d'une brutalité, d'une violence qu'il est difficile d'imaginer.

Dans le domaine du droit, nous cherchons à collaborer avec certaines facultés de droit en Europe et aux USA.

(1) FPI : Front Populaire Ivoirien, parti de l'ex-président Laurent Ggagbo
(2) Radio France Internationale
(3) MPCI : Mouvement Patriotique de Côte d'Ivoire
(4) MJP : Mouvement pour la Justice et la Paix
(5) MPIGO : Mouvement Populaire Ivoirien du Grand Ouest
(6) FN : Forces Nouvelles, nom que les rebelles se sont attribués